Professeure documentaliste au lycée X à Lormont depuis plus de dix ans, Mme N s’intéresse particulièrement aux pratiques de lecture numérique, aux réseaux sociaux littéraires et aux nouvelles formes de médiation culturelle auprès des adolescents. Entre BookTok, mangas, webtoons et New Romance, elle revient sur l’évolution des usages de lecture chez les lycéens, la place des tendances issues des réseaux sociaux dans les CDI et les enjeux éducatifs qui y sont liés.

« On ne peut pas défendre la lecture plaisir tout en refusant ce que les élèves ont envie de lire »
Professeure documentaliste depuis 2013, Mme N partage aujourd’hui son activité entre le lycée X de Lormont, des interventions à l’INSPÉ de Bordeaux sur les pratiques de lecture numérique et des formations au sein du Plan Académique de Formation. Son travail l’amène à réfléchir quotidiennement aux nouvelles habitudes de lecture des adolescents.
Selon elle, les réseaux sociaux ont profondément modifié les modes de prescription littéraire. Là où les recommandations venaient auparavant principalement des enseignants, des parents ou des bibliothécaires, les jeunes lecteurs s’appuient désormais davantage sur des recommandations faites « par les pairs », notamment via BookTok, Bookstagram ou encore les influenceurs littéraires.
Pour autant, les élèves ne mentionnent pas toujours explicitement ces plateformes lorsqu’ils parlent de leurs lectures au CDI. « Je sais qu’ils les utilisent, mais ils ne les présentent pas forcément comme leur premier critère de choix », explique-t-elle.
Une lecture plus accessible et plus fragmentée
L’essor du numérique a également transformé les pratiques de lecture elles-mêmes. Les élèves lisent aujourd’hui davantage sur téléphone portable, notamment des webtoons, mangas en ligne ou contenus séquencés publiés chapitre par chapitre.
Pour Mme N, cette évolution renforce plusieurs phénomènes :
- une lecture accessible partout et à tout moment ;
- des pratiques plus fragmentées ;
- une diversification des formats de lecture.
Elle observe aussi une baisse progressive des emprunts au CDI, particulièrement pour la lecture plaisir. Les usages numériques concurrencent de plus en plus le prêt physique de livres, même si certains élèves restent de grands lecteurs réguliers.
La New Romance : un genre légitime au CDI
Interrogée sur la place de la New Romance en milieu scolaire, la professeure documentaliste défend clairement sa présence dans les fonds documentaires.
Pour elle, la romance est un genre littéraire à part entière, au même titre que le policier ou la science-fiction. Elle estime donc légitime de proposer ce type d’ouvrages au CDI, à condition de mener une politique d’acquisition réfléchie.
Elle explique notamment porter une attention particulière :
- à la représentation des relations amoureuses ;
- à l’égalité entre les personnages ;
- à la diversité des profils représentés ;
- aux questions de consentement et d’identité.
« Le but n’est pas de propager un modèle unique de relation amoureuse », précise-t-elle.
La New Romance constitue également, selon elle, une porte d’entrée intéressante pour travailler certaines thématiques liées à l’EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité), notamment autour du consentement, des rapports de genre ou des sexualités.
Une littérature qui attire les élèves
Au sein de son lycée, les romances figurent parmi les ouvrages qui circulent le plus. Leur popularité s’explique autant par les tendances des réseaux sociaux que par leur mise en avant visuelle au CDI.
Mme N souligne aussi un phénomène particulier : beaucoup d’élèves préfèrent acheter ou s’échanger ces livres entre eux plutôt que les emprunter officiellement au CDI. Une forme de pudeur entre parfois en jeu, notamment parce que les élèves savent que les enseignants connaissent le contenu de certains ouvrages. « Ils ne veulent pas forcément que je sache ce qu’ils lisent, et parfois ils préfèrent ne pas savoir ce que moi je lis. Il y a vraiment un côté chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. », souligne Mme N avec humour.
Faire vivre le fonds documentaire
Le CDI fonctionne également avec de nombreuses sélections thématiques tout au long de l’année : Saint-Valentin, Semaine de la presse, droits des femmes, Halloween ou encore Noël.
Pour elle, ces mises en avant sont essentielles pour rendre les ouvrages visibles et maintenir un lien entre le CDI et les préoccupations des élèves.
Elle insiste aussi sur l’importance de ne pas mépriser les tendances littéraires populaires :
« On ne peut pas dire qu’on défend la lecture plaisir tout en refusant d’acheter ce qui plaît réellement aux élèves. »
Selon elle, ignorer les pratiques culturelles des adolescents reviendrait à imposer une vision restrictive de la lecture légitime.
Les réseaux sociaux : influence ou médiation ?
Si Mme N reste prudente quant à l’intégration directe des influenceurs littéraires dans les projets pédagogiques, elle reconnaît leur impact croissant sur les pratiques culturelles des jeunes.
Elle évoque notamment certains créateurs de contenus littéraires comme @Bulledop sur Instagram.
Cependant, elle s’interroge aussi sur les logiques derrière ces recommandations :
- relèvent-elles du partage culturel ?
- d’une stratégie commerciale ?
- ou d’un mélange des deux ?
Autant de questions qui méritent, selon elle, d’être étudiées dans le cadre de l’éducation aux médias et à l’information mais aussi dans sa politique d’acquisition. En tant que professeure elle doit s’assurer que, même sans le vouloir, elle ne promeuve pas des ouvrages par le biais d’influenceurs et influenceuses qui ont des motivations marketing, car cela n’a pas sa place à l’École.
À travers son expérience de terrain, Mme N met en lumière les profondes mutations des pratiques de lecture chez les adolescents. Entre réseaux sociaux, lecture numérique et New Romance, les usages évoluent rapidement et interrogent directement le rôle du CDI et des professeurs documentalistes.
Loin d’opposer culture scolaire et culture populaire, elle défend une approche ouverte de la lecture plaisir, capable d’accompagner les élèves dans leurs pratiques tout en développant leur esprit critique. Pour elle, le CDI doit avant tout rester un espace vivant, inclusif et connecté aux réalités culturelles des jeunes lecteurs.
Interview réalisée par Clara Alves Esteves et Lorine Quellien
