La bibliothèque de quartier s’impose aujourd’hui comme un véritable laboratoire d’innovation sociale. Elle n’est plus seulement un lieu de stockage et partage, mais un espace vivant, une respiration nécessaire au cœur de la cité.

Responsable de bibliothèque dans l’un des quartiers prioritaires de la métropole bordelaise, Mme L nous guide et nous explique les nouvelles missions d’un professionnel de la culture dans l’ère post-numérique.

L’histoire de cette bibliothèque d’une ville de l’agglomération bordelaise est intimement liée à l’évolution urbaine de la métropole. Créée dans les années ‘70, elle est née d’une volonté politique forte : accueillir dignement les familles relogées à la suite de la résorption des logements insalubres du quartier de Mériadeck à Bordeaux.

Le grand retour aux sources : la naissance d’une bibliothèque au cœur d’un projet social

Initialement conçue comme une bibliothèque exclusivement jeunesse, elle a opéré un virage vers le tout public dans les années 2000, nous explique la responsable de l’établissement culturel.

L’ancrage historique et territorial : une institution en constante mutation

« La bibliothèque a évolué à nouveau dans les années 2000.

A cette époque la bibliothèque est devenue plutôt une bibliothèque pour tous les publics, mais plus précisément une bibliothèque pour les habitants du quartier. Et entre-temps, le quartier était devenu un quartier prioritaire de la politique de la ville.

C’est donc dans les années 2000 quand la bibliothèque est devenue tout public qu’elle a eu tout de suite une identité multiculturelle dans la proposition des fonds, plus particulièrement travaillés pour être accessibles. Donc avec des fonds qu’on n’appelait pas encore à l’époque des ouvrages facile à lire. »

Mélanger les genres pour libérer le savoir

Pourtant, un phénomène organique passionnant s’est produit : depuis 2010, les enfants et les adolescents ont réinvesti massivement les lieux.

Pour lutter contre l’autocensure et ce que les sociologues appellent la « violence symbolique » — ce sentiment de honte que peut ressentir un adulte face à un savoir trop complexe ou un livre étiqueté « pour enfants » — la bibliothèque de la métropole bordelaise a adopté une stratégie de décloisonnement documentaire radicale.

Au lieu de séparer strictement les rayons, les ouvrages documentaires pour adultes et pour enfants sont mélangés. Cette approche permet un accès à l’information sans jugement de niveau. En parallèle, le fonds spécifique « Facile à lire » s’adresse à ceux qui se sont éloignés de la lecture ou qui luttent contre l’illettrisme, offrant une porte d’entrée digne et non stigmatisante.

« Très vite on a eu l’idée de mélanger les livres pour enfants et les livres pour adultes dans les domaines documentaires de manière à rendre accessible l’information sans qu’on se pose la question de savoir si c’était un livre pour enfants ou un livre pour adultes » nous explique la responsable de la bibliothèque.

La fracture numérique : le nouveau visage de l’exclusion sociale

L’idée reçue selon laquelle seuls les seniors seraient démunis face à la technologie est un mythe que la réalité de terrain déconstruit chaque jour. En zone prioritaire, la bibliothèque remplit une mission de service public d’urgence face à une précarité numérique qui frappe de plein fouet les jeunes générations.

Mme L. exprime son point de vue professionnel par rapport à l’inclusion numérique qui est devenue le socle de l’inclusion citoyenne. Cette nouvelle trajectoire légitime ainsi la bibliothèque comme « le cœur battant du quartier et le pivot central de la cohésion sociale locale ».

Dans un contexte de précarité, l’inclusion numérique est l’extension directe des droits culturels. La bibliothèque est devenue le garant du maintien du lien administratif pour des citoyens souvent démunis face à la dématérialisation.

« Nous nous positionnons comme un acteur de premier plan pour éviter que la fracture numérique ne devienne une exclusion sociale définitive » nous dit Mme L.

« Notre rôle de pôle de ressources est consolidé par des partenariats avec Emmaüs Connect et le réseau métropolitain Soliguide. Au-delà de l’aide sociale, nous explorons le numérique comme outil de découverte : l’expérimentation des robots éducatifs open-sourceThymio, menée avec un stagiaire de l’AFPA, a démontré l’appétence des jeunes pour la programmation, prouvant que l’inclusion numérique peut aussi être un vecteur d’émancipation créative.»

Stratégies de médiation et d’inclusion : la bibliothèque au cœur de la réussite éducative et sociale

L’articulation entre médiation culturelle et réussite éducative est le moteur de nos interventions précoces. Dans un quartier où le français n’est pas toujours la langue première du foyer, notre mission est de transformer l’objet-livre en un outil de conquête de la parole.

L’établissement travaille en lien étroit avec le Programme de Réussite Éducative (PRE), dispositif d’accompagnement pour les élèves qui rencontrent notamment des difficultés scolaires en lien avec les problématiques socio-culturelles. Engagés dans la lutte contre les difficultés d’expression, la bibliothèque propose des ateliers ciblés pour les enfants ayant des difficultés de vocabulaire ou une maîtrise fragile de la langue française.

« Les élèves viennent quasiment une fois par mois, ce qui est énorme et qui porte ses fruits dans la mesure où très souvent on a des enfants qui sont absolument non-lecteurs en dehors de ces temps proposés à la bibliothèque.

Ce sont des enfants qui ont adoré qu’on leur raconte des histoires et qui devient très réactifs parce qu’on a l’habitude aussi de les questionner autour des histoires qu’on leur lit.

Et ensuite, il y a tout le travail aussi qu’on mène avec le Programme de Réussite éducative initié par la mairie, où on travaille avec des enfants qui sont ciblés par les enseignants, comme rencontrant des difficultés particulières, soit en matière d’expression, soit en matière justement d’accès à la lecture. Et on va donc proposer des ateliers pour leur permettre d’avoir un lien privilégié avec le livre et la lecture.

Ce sont des ateliers qui ont lieu avec peu d’enfants et nous travaillons en binôme, avec une personne qui est intervenante de la Réussite éducative, donc avec une grande disponibilité pour un petit nombre d’enfants et un travail vraiment poussé et surtout très personnalisé en fonction des besoins de chaque enfant. »

Inclusion et interculturalité : valoriser la diversité pour créer du lien

Le professionnel de la médiation culturelle continue la présentation des dispositifs mis en place autour de la lecture et du livre :

  • les interventions hebdomadaires autour de l’espace convivial du « Café des bébés » pour la petite enfance
  • le concours « Les petits champions de la lecture » qui envisage la lecture à voix haute de romans contemporains ».
  • Nuits de la Lecture organisé par le Centre national du livre : un moment inédit où les langues du quartier résonnent, portées par des musiciens 
  • ateliers de conversation : un espace de fluidification du français quotidien
  • projet photographique avec l’Artothèque : sous l’objectif d’un photographe, ce projet a documenté la transmission culturelle, en utilisant des objets qui ont une fonction de faire le lien, le métissage entre la culture d’origine et la culture d’accueil au niveau intergénérationnel
  • atelier d’écriture poétique musicale.

« C’était vraiment une occasion assez incroyable de réagir avec des émotions très brutes, beaucoup d’intuition aussi, sur des écritures poétiques à partir de musiques et de sonorités qui n’étaient pas forcément connues » nous raconte avec beaucoup d’enthousiasme Mme L.

Cultiver le vivre-ensemble. La bibliothèque comme un tiers-lieu

En conclusion, cette bibliothèque de quartier de la métropole bordelaise prouve que la culture est le ciment d’une société en mutation. Malgré la baisse nationale du temps de lecture, cet espace résiste en devenant un lieu où l’on apprend à « vivre et faire ensemble ».

« Notre vision stratégique est celle du « faire ensemble ». En faisant cohabiter des diversités humaines incroyables — de genres, de langues et d’origines — nous créons un espace où les imaginaires s’échangent et où chaque habitant, quelle que soit sa fragilité, peut participer activement à la construction d’une vision du monde commune. »

Exprimez, à travers une phrase ou une métaphore, ce que votre métier représente pour vous.

« C’est partager des imaginaires, partager des cultures, partager des pratiques, partager des langues, partager des visions du monde. »

« La beauté sauvera le monde. »

F. Dostoïevski

Interview réalisé par Liliana Margaritescu

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